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Le carnet de Dominique A / Anciens billets / Rapport d'inactivité #6 / Eté 2003
Rapport d'inactivité #6 / Eté 2003
01/09/03

Je n'ai jamais eu le fin mot de l'histoire mais ce qui est certain, c'est qu'Hervé Picart avait bel et bien une double vie, puisqu'au nez et à la barbe de tous, élèves comme collègues, d'une exemplaire discrétion, il prenait sur son temps libre, pour tartiner des feuillets dithyrambiques sur des groupes comme Venom, Vulcain, Judas Priest et Scorpions donc, entre autres ; Et moi, je sais qu'à l'époque, jeune lecteur de Best, je lisais ses articles avec une irritation certaine, je ne les supportais pas à dire vrai, pour la raison que leur auteur avait, outre un esprit de sérieux tout à fait hors sujet pour des groupes aussi grotesques, une fâcheuse propension à recourir à des métaphores culinaires pour décrire la musique de ses forgerons favoris. Tel solo était " succulent comme une truffe ", tel riff valait " son pesant de chantilly "… Insupportable. Et moi, jamais, au grand jamais, dans ma superbe innocence, encore qu'à quatorze ans, l'innocence a bien entendu déjà pris pas mal de plomb dans le bec, le bec, oui, pour changer de l'aile déjà tellement sollicitée, jamais disais-je je n'ai fait le rapport entre mon professeur de latin patient et doux, et le sinistre scribaillon gastronome et hardophile de Best, je ne l'ai jamais ne fût-ce que subodoré, vu que j'ignorais à l'époque et son goût avéré pour la musique bruyante, et son petit nom, Hervé. Je n'ai fait le rapprochement que bien plus tard par le biais d'un courrier que m'a envoyé un admirateur provinois, du temps où les gens m'envoyaient du courrier manuscrit, dans une lettre évoquant son prof de français journaliste à Best, Hervé Picart.

Quelques années plus tard encore, m'en allant promener, par un mouvement d'imprévisible nostalgie, dans les ternes mais jolies rues de ma ville natale, je l'ai aperçu, yaourts en main dans un Monoprix, et l'occasion eût alors été belle d'aller à sa rencontre, lui reparler du vieux temps, lui dire que moi aussi j'avais réussi dans la musique, mais non, par un mouvement d'imprévisible recul, sans doute impressionné à l'avance par les retrouvailles de nos deux timidités et les propos balbutiants qui en découleraient inévitablement, je n'ai pas osé. Et voilà donc ce sur quoi ma pensée s'attarde à la vue de cette affiche de Scorpions, alors que le bus s'est enfin extrait de l'intense circulation automobile lisboète, dieu que tout ça est mal dit sous prétexte d'être amusant, que le soleil qui a bien donné aujourd'hui se fait enfin porter pâle, et que la radio diffuse l'imbitable, oui, imbitable " Could you be loved " de Bob Marley, et je voudrais savoir si dans quarante ans, au crépuscule de ma vie, je devrais encore me fader autant de musique que je n'ai pas envie d'entendre, au gré de mes déplacements, et si " Could you be loved " fera toujours partie du lot, pas de raison, ça fait déjà 20 ans, 40 ans de plus, par lots de 20, pourquoi pas, il y aura peut-être " Still loving you " aussi, quoiqu'on l'entende moins celle là aujourd'hui il me semble, peut-être que je m'en foutrais, enfin, par un mouvement de prévisible je m'en foutisme de la dernière heure, toutes écoutilles fermées à la sinistre rumeur du monde…

 

 

 
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