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Tout va décidément vite. A peine vieux d’un
mois, mon disque fait sa vie, je ne saurais que bien plus
tard comment les gens l’ont reçu, si finalement,
ils en ont eu envie. Pour l’instant, je recense avec
plaisir les moult phrases bien intentionnés à
son/mon égard, mais comme à l’égard
de tant d’autres choses. Il y a un ami : le temps,
le grand trieur, l’élagueur de superlatifs.
Il nous dira, et ce sera brutal, ou réconfortant.
Et le rôle, bénéfique qu’auront
joué feu l’industrie du disque et les médias
officiels dans l’histoire, pèsera finalement
peu dans la balance.
Plus jeune, j’ai chéri des disques rares que
je n’avais pas. La difficulté, du fin fond
de mon bled briard, de me les procurer, me les rendait évidement
précieux, leur absence leur donnait une aura que
les disques possédés n’avaient pas,
n’avaient plus. Aujourd’hui que ce rapport aux
disques a changé, que la chasse au(x) trésor(s)
aboutit si vite qu’elle n’a pas le temps de
parer les objets voulus d’une mythologie, pour la
simple raison que l’objet est remis en cause, la durée
de vie des disques, comme celle des livres et des films,
s’est brutalement rétréci, nous avons
à peine besoin du temps et pour les découvrir,
et pour les juger. Seule importe la disponibilités
des choses. Mais ce n’est pas parce qu’on mange
plus et plus vite qu’on digère moins longtemps.
Le temps est toujours là, quoiqu’on en dise,
y compris dans le domaine de la musique populaire qui, en
dépit de tous ses efforts, n’a pas su le nier.
Beaucoup, finalement, n’ont pas l’intention
durer dans ce domaine. Ils savent trop ce qu’ils font,
même si ce n’est qu’au fond d’eux-mêmes,
et que le temps, loin de rendre plus tard justice à
leurs faits d’armes, ne fera que les enfoncer, que
pointer un doigt dédaigneux ou vengeur sur toutes
les atrocités commises en do, en ré, en mi,
en fa, en sol, en la, en si. Qui, chacune de ces notes s'offrent
en martyres à ceux qui se rêvent éphémères,
papillons du show-business venus vite butiner qui la fraîche,
qui un parfum de gloire, mais qui ne savent pas, tout papillons
qu’ils sont, qu’ils devront longtemps porter
la croix de leur prétendue inconséquence,
qu’on la leur renverra à la face, même
en un temps où ils se croiront oubliés, «
ah, vous êtes donc celui qui il y a 20 ans produisit
cette fiente », et alors la richesse éventuellement
accumulée suffira-t-elle totalement à compenser
la honte ? Aujourd’hui que nous avons accès
égal, sur le net, au bon grain et à l’ivraie,
que le monde du disque survive ou meure, il faudra, il faudrait
attendre pour juger de ce qui, à contrario, vise
à une certaine permanence. Et c’est là
où en somme les époques se rejoignent. Même
dans les périodes où nous prétendons
ne pas avoir besoin d’un temps autre que le temps
présent, le temps travaille, et qu’importent
alors le contexte, l’économie, les contrats
rendus aux artistes « sous-performants » (Alain
Levy, PDG d’EMI), pour des œuvres qui ne demandent
rien tant que du temps pour se voir ou non reconnaître
une valeur ?
Il est cependant des fois, où le temps
n’a pas besoin de bosser, où la messe
est dite, où la poussière ne ternira
pas l’éclat initial du meuble, parce
que la lumière, de toute façon, est
à l’intérieur. Ainsi, de la
pléthore de disques français débarqués
– c’est le mot – ces temps derniers,
un seul peut prétendre à la petite
éternité – « avant que
tout vienne à sauter » aurait dit Manset
- : « le Crèvecœur » de
Daniel
Darc, son grand œuvre. Comme de bien entendu,
c’est au moment où je sors un disque
très arrangé que je m’amourache
d’un dont le dépouillement souligne
tous les charmes, toute la belle évidence
(n’en déduisez rien pour la suite pour
autant). Disque de rencontre, de réconciliation
avec soi-même via le regard d’un autre.
Je me souviens d’une soirée d’été
il y a cinq - six ans, avec des camarades, autour
d’un barbecue et d’un ghetto-blaster,
et d’un single de Frédéric Lo
(maître d’œuvre de Crèvecœur)
qu’un convive un peu éméché
avait fait voler par-dessus le mur du jardin en
riant aux éclats. Ça m’avait
choqué, parce que je trouvais que c’était
très méprisant pour le travail d’un
tiers alors inconnu et indubitablement sincère,
et dont le peu que j’avais entendu ne me semblait
pas mériter pareil traitement. Aujourd’hui,
je me dis que le disque de Daniel Darc, c’est
un peu celui de Frédéric Lo, qui revient
à la gueule de mon camarade, « comme
un boomerang », tiens.
Pour les autres, time will tell. Cela étant,
dans la rubrique « oui, c’est un ami »,
je persiste et signe en qui me concerne « Quelqu’un
quelque part » de Pierre
Bondu. Je ne croyais pas jusqu’à
il y a peu au labeur dans la pop, je ne jurais que
par le passif, ce qui vous modèle malgré
vous, et le premier jet. Pierre Bondu est un laborieux,
avec un passif, une épaisseur : c’est
beau. Je pense que vous passerez par ailleurs sans
peine de mes observations sur le Miossec, le Manset
et le Delerm, que j’aime et écoute tous
trois avec plaisir, dans un bel élan œcuménique,
que je vous laisse le soin de juger suspect ou non.
Juste deux petites remarques : surpris d’être
encore touché par Manset, par le ressassement
morbide et sinistrement égal à lui même,
et mention spéciale au morceau « que
ne fus-tu » pour son titre cocasse et sa folie
douce qui fait Casthélémis croiser un
fer épileptique avec Daniel Johnston; quand
à Vincent
Delerm, concernant l’infamant Sticker bobo
qui lui est accolé, qui a inventé et
qui utilise à loisir ce terme, aussi horripilant
et faux derche que celui, dans un autre domaine, du
politiquement correct, sinon des gens qui ont le dégoût
d’eux mêmes et de leurs origines, et cherchent
à s’en dédouaner par le sarcasme
?
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