|
Page 2 sur 2
 
Bien d'autres bien belles choses me sont passées
entre les oreilles ces derniers mois, pas spécialement
des gens qui aimaient bien mes disques, du moins
je n'en ai rien su. Comme un peu tout le monde,
y compris ceux à venir, je me suis fait attraper
par Arcade
Fire, comment ne pas ?, enfin une hype pas usurpée.
Je me suis arrêté un temps aussi sur
le disque d'Arman
Méliès, "Néons blancs
et asphaltine", ses belles harmonies en mineur
sur lesquelles les amateurs du dernier Blonde Redhead
seraient bien inspirés de jeter une oreille,
sans oublier de la récupérer après
pour s'aventurer sur le "Notre Dame des Limites"
de Julien Baer, qui a à
priori a peu près tout pour me déplaire,
avec ses rythmiques funky à la Commodores
francisé, mais qui me plait pourtant beaucoup,
parce qu'on y sent une vraie générosité
sous la distance, qu'il y a de belles trouvailles
textuelles, en particulier sur les morceaux les
plus doux. Encore un qui mérite bien mieux
que les a priori qu' on lui colle sur le paletot.
Rien que le titre pourtant devrait agripper le chaland.
Il me faut encore , et peut être surtout, me
répandre un peu sur Antony
and the Johnsons, et de ce joyau en ouverture de
son disque, "Hope there's someone", sur lequel
sa voix crève-coeur, sorte de synthèse
de celles de Nina Simone, Brian Ferry, Terry Callier,
Jimmy Scott, Ilène Barnes et lui-même,
m'a fait chavirer comme aucune autre depuis une bonne
décennie, depuis Will Oldham,
en fait je crois (je me revois dans mon taudis bruxellois
d'alors m'infuser à doses déraisonnables
son "You
will miss me when i burn", bien raccord avec
la drache qui tombait dans mon triste jardin, même
que je m'étais réveillé comme sur
un radeau, de l'eau partout autour du lit, mais c'étaient
d'autres temps et je m'égare) . "Hope there's
someone", donc. A l' entendre, on viendrait vite
à en douter, et si on était salaud, on
lui dirait du bout des lèvres que, justement,
"There
will be no one who take care of you" (Palace
Brothers, 1er album). Mais il le sait déjà,
le bougre, sinon pourquoi ces ohoh dantesques qui viennent
rompre la tristesse insondable du début, cette
colère qui enfle ? Tout ça, je le subodore,
est mal dit, une telle chanson mérite bien mieux
que ces commentaires malhabiles. Heureusement pour moi
et ma prose pataude, le reste du disque n'est pas à
la hauteur de cette ouverture de rêve, avec sa
soul un peu conventionnelle et sa pléthore d'invités
(notamment le Thom Yorke aux petits pieds Rufus
Wainwright; mention spéciale quand même
à Boy George, qui, comme son
inaugural "Do you really want to hurt me"
le laissait présager, chante de plus en plus
comme un soul man jamaïcain, avec bonheur), qui
dilue un peu la sauce. Mais, à vrai dire, je
m'en fous un peu, tant la première chanson me
comble, et cette voix qui, sur tous les autres titres,
renvoie à leurs chères études tous
les pourrisseurs d'oreilles qui prétendent la
jouer soul, mais qui ne laissent jamais le moindre doute
poindre dans leurs harrassantes vocalises.
Chez Antony, ce doute est là bien sûr, mais
pas comme une fragilité cache misère, non,
puisqu'il est régulièrement mis à mal
par cette autorité dont il fait preuve dans certaines
intonations, comme avec l'audace du timide qui se découvre,
une affirmation enfantine dénuée de toute
tentative de séduction facile, et une proximité
du ridicule qui ne vire jamais au kitsch. J'ai passé
ça dans le camion l'autre matin, on roulait vers
Poitiers; au début, les brutes épaisses qui
m'accompagnent en tournée, et que j'avais seriné
la veille avec ma nouvelle idole, promettant monts et merveilles,
ont levé les yeux au ciel en entendant sa voix, avec
des soupirs de commissération à mon égard.
Trente minutes plus tard, Antony toujours aux commandes
de nos ouies, il flottait comme jamais une atmosphère
de douceur et d'harmonie dans l'habitacle mobile, et Nicolas
souriait béatement les yeux fermés comme je
lui passais délicatement la main dans ses cheveux
blonds filasses.
A suivre...
|