|
Page 2 sur 2
'ai vu d'autres pièces ce mois-ci, dont une
très belle tirée de l'Homme
qui rit de V. Hugo, pièce qui m'a réconcilié
avec ce dernier (pourquoi l'Education Nationale inflige-t-elle
93, du même, à des branlotins de 14 ans,
si ce n'est pour les vacciner à vie contre la
Hugolite ? Liste non exhaustive), avec un acteur très
convaincant, Laurent Schuh. Sa performance (il est seul
en scène), et la scénographie (utilisation
optimale de pas grand chose), rendent le propos captivant
(le texte se pose un peu là, il faut dire). Il
n'y avait pas grand monde, dans cette petite salle du
XVIIIe arrondissement de Paris, le comédien avait
l'air un peu dépité après le spectacle
mais si je peux me permettre, affluence mise à
part, je trouve qu'il n'y a rien de mieux pour le théâtre
que ces petites jauges pour éprouver une intensité,
une intimité, sans la présence pesante
d'un public "éclairé" dans un
cadre plus large, moins confidentiel. Après,
bien sur, c'est un peu la loterie, dans ces petits lieux,
et je sais, les acteurs aussi ont le droit de s'alimenter.
Les yeux oui, mais les oreilles ?
les miennes m'ont dit merci ces temps-ci, avec des
disques longs en bouche (Ne manque plus que le nez).
Le mensuel Magic a consacré ses deux dernières
couvertures à Venus
et à Bed
: bingo, l'un et l'autre sont de petits bijoux choux
hiboux de lyrisme intime, lumineux l'un et l'autre.
Le Venus est mouillé, réverbes Gilles-Marinesques
obligent, le Bed plus sec et aérien, superbement
produit. Autre réjouissance auriculaire, la
découverte via le vendeur indé de chez
Gibert et Silvain Vanot, croisé en ces lieux
de tentation, des Angels
of Light, le groupe(?) actuel de l'ex Swans Michael
Gina. Jamais entendu causer auparavant de ces Anges
de Lumière, qui méritent pourtant, en
dépit du patronyme à faire fuir Bono
lui-même, la plus grande attention de notre
part. Comment décrire ça ? Du Folk Gothique
expérimental ? Va pour. Comme un Nick Cave
pas rangé des voitures. Des morceaux à
rallonge, fourmillant de sons, de cassures, dissonances,
tirant l'oreille sans jamais la lâcher, une
voix de stentor élancée sur des montagnes
russes ("mélodies" vocales parfois
tout à fait improbables), avec de ci de là,
un petit côté Passion Fodder, en plus
détraqué. Le dernier, "Everything
is good here / Please come home" distribué
en nos villes par Chronowax,
est très recommandable, mais personnellement,
j'ai un petit faible pour l'importé "How
I loved you" (1999), disque élégiaque,
dédié à sa môman, avec
au minimum deux titres d'anthologie, dont un "New
York Girls" affolant, dans la catégorie
reptile. Vous ne comprenez rien à ce que je
raconte et c'est très bien comme ça.
Jetez une oreille là dessus quand même,
non, collez la dessus. Plus classique, dans le même
registre, folk sombre, mais plus balisé, plus
amusant aussi, presque, le disque solo du chanteur
de New Model Army, Justin
Sullivan, "Navigating by the Stars",
qui, j'imagine après moult années de
frustrations et d'obligations youtouuesques au sein
de son power trio, a commis sa prévisible Léonard-Cohenerie.
Ca pend au nez de tous les lyriques noisy ça,
l'option vieux-sage, mais on sent que les vieux réflexes,
l'option le-truc-qui-burne, ne sont jamais bien loin.
En tout cas, c'est très joli, ça va
bien dans ma salle de bains.
"Et toi, camarade, m'entends-je-dire,
que fais tu de mieux ?"
Moi, camarade, justement, je chante "Mon camarade"
de Ferré/Caussimon,
et je remballe ma morgue. Car après avoir le
mois dernier vertement tancé les chansonniers
néo-passéistes, je viens de me commettre
dans une reprise millésimée 1953 de la
susdite chanson. Renaud Loetz, qui avait travaillé
sur le live de Venus (encore eux), a fait les arrangements,
j'ai chanté, ressorti le vibrato du tiroir, on
a fait ça à l'ancienne, prise directe,
musique et voix. C'était très agréable
à faire, la harpiste enceinte peinait à
attraper les cordes de basse avec ses petits bras. J'aime
bien le résultat, assez fleuri. Fans hardcore
de Remué s'abstenir. Fans de Bernard Lavilliers,
welcome : Nanar et ses biscotos figurent en effet sur
la compilation de Ferré. Joie, Joie.
Joie plus franche : un réalisateur castillan,
Marc
Recha, auteur de plusieurs longs métrages
déjà, a décidé d'utiliser
six de mes chansons pour son prochain film "Les
Mains Vides" avec, sacrebleu, Olivier GOURMET,
et Mireille PERIER, entre autres. Avant accord, j'ai
pu visionner en salle son précédent film,
"Pau et son frère" (2000) , et c'est
très beau et puissant, ça pue l'intelligence
à dix lieues à la ronde, la sensibilité
à chaque coin de plan avec, partout, la vie qui
envahit l'écran. Ils sont en train de finir le
montage en vue de Cannes. Morceaux utilisés,
beaucoup d'acoustique : "Avant l'enfer", "Les
terres brunes", "Burano", "Un insouciant",
"Va t'en" et "Nous reviendrons".
Il me tarde, colonel.
Il y a un truc, j'ai failli oublier, qu'il faut aller
voir si diffusé par chez vous, ce sont les 15
premières minutes des "Harmonies
WEICKMEISTER" du hongrois BELA TARR. C'est
une ouverture de film magnifique, dans un beau noir
et blanc : dans une taverne d'une petite ville à
l'Est de l'Europe, à l'heure de la fermeture,
un jeune type fait mimer à l'assemblée
de poivrots les mouvements célestes, les étoiles
tournent les unes autour des autres, en un long plan
séquence d'une incroyable fluidité. C'est
d'une beauté soufflante. Après, hélas,
ça se corse pendant deux longues heures, avec
en point d'orgue une scène insupportable ; Lors
d'un saccage d'hôpital par une population excédée,
en révolte, la vision par les insurgés
d'un petit vieux décharné dans une baignoire,
mains pitoyablement posées sur son sexe, fait
stopper net les violences ; à la suite de quoi,
les saccageurs s'en retournent très longuement
bras ballants sur fond de violonnades. Sous couvert
d'humanisme, l'utilisation de ce vieil homme, de son
corps pitoyablement mis en scène, censé
incarner j'imagine les victimes des violences commises
au nom d'idéologies, ainsi que cette interminable
procession de révoltés contrits, pue le
chantage à l'émotion, à la compassion
(soeur de l'inaction), et s'avère d'une formidable
obscénité, toute approche "naïve",
par rapport à ce qui touche à la violence
de masse, est irrecevable, insultante pour ceux qui
ont eu à la subir. Et puis symboliquement, c'est
nul, pauvrissime. Sans parler de la fin; dans un contexte
d'après guerre civile et de restauration de l'ordre
par des forces totalitaires, un personnage assène
un "Ca n'a plus d'importance ... D'ailleurs plus
rien n'a d'importance désormais" final,
qui décourage toute indulgence ; sans oublier
le gros plan sur un visage perclus de souffrance morale
à la toute fin, qui évoque le tonnage
de la baleine dont il est question dans le film. En
résumé, pointez-vous à l'heure,
marchandez le prix de l'entrée, expliquez à
l'ouvreuse que vous n'allez rester que 15 mn, mais allez
voir ce ¼ d'heure, et puis cassos.
J'aurais voulu vous parler de bandes dessinées,
mais ça commence à faire, là,
on verra ça le mois prochain, si la vie sur
cette planète est encore envisageable. Portez
vous bien.
|