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Gérard, justement puisqu'on parlait de toi,
j'ai deux livres à te conseiller. Le premier
un classique, "L'institut Benjamenta"
de Robert Walsea, un étonnant roman sous forme
de journal d'adolescent, un adolescent débarqué
de son propre chef dans une étrange pension
pour garçons, tenue par un inquiétant
directeur et son angélique sœur, un institut
où les enseignants se font porter pâle,
et où on apprend rien, si ce n'est une extrême
humilité, et où l'idéal à
atteindre est la servitude totale auprès d'un
futur maître.
Deuxièmement, Gérard,
tout autre chose, paru récemment aux Editions
de l'Aube, l'admirable roman autobiographique de l'albanais
Luan
STAROVA, "le
rivage de l'exil", sur la vie d'une famille
albanaise émigrée en Yougoslavie dans
les années '40 pour fuir le fascisme, et sui
aura à subir le communisme. C'est évidemment
un livre sur le déracinement, sur l'obsession
d'un retour impossible, centré autour de la
figure du père, dans cette région des
Balkans où les frontières ne cessent
de bouger au gré des saccades de l'histoire,
et où familles et populations sont victimes
d'une perpétuelle dispersion. Il faut lire
par exemple cet épisode où le père
du narrateur, suspecté du fait de son statut
d'émigrant, et entraîné dans un
piège dressé dans une gargote par un
émigrant délateur, est sommé
de dire à un policier stalinien ce qu'il pense
des frontières entre l'Albanie et la Yougoslavie,
explication qui peut le conduire au cahot jusqu'à
la fin de ses jours; il se met alors à dessiner
une série de cartes retraçant l'histoire
des Balkans, avec les différents Empires qui
s'y sont succédé, la toile d'araignée
des frontières telles qu'elles ont été
dessinées et redessinées sans cesse
au cours des siècles. Ce faisant, toute tension
se délite, la confrontation tourne court, tandis
que le père dessine ses cartes, sous l'œil
de plus en plus indifférent du stalinien qui
comprend qu'il ne pourra pas le coincer, dans la gargote
qui se vide à mesure que la nuit se fait.
Il y a encore autre chose, Gérard, et là,
tu vas te moquer, mais tant pis. Je suis retombé
hier sur une madeleine, que j'avais complètement
oubliée, une B.D. du temps où j'étais
minot, 10 ans à tout casser, et où j'étais
mordu du Journal de Spirou, où elle paraissait
alors : Bidouille
et Violette, de Hislaine, le même qui plus
tard créa la série Sambre, que je n'ai
jamais lue. L'histoire, si tant est qu'il y en ait une,
de deux ados amoureux, un petit gros rouquin et une
grande élancée, au yeux noisette, qui
n'aiment rien tant que de se retrouver et de ne pas
se parler sur un banc, au grand dam de leurs parents.
Ça a été republié il y a
quelques temps en intégrale aux Editions Glénat
et comment te dire Gérard ? C'est très
daté, ambiance fin Giscard, début Mitterand
et conséquemment très bab' dans le dessin
et le propos (?), souvent mièvre, mais que veux-tu
?, je fonds en lisant ça, d'autant que pour cause
d'interruption prématurée de la série,
ces amours contrariées par l'autorité
parentale s'achèvent sur une note imprévisiblement
tragique. Pétition : qu'Hislaine nous reprenne
ça et ressuscite le petit gros rouquin.
Mais je m'attendris trop, Gégé, et
je sens que ton épaule n'est pas assez stable
pour ma tête, il paraît que tu as de
l'huile sur le feu ces temps ci, tu enregistres,
paraît-il, espérons que ce soit d'un
autre tonneau que tes deux dernières productions,
tu promets, hein, de nous refaire un de ces quatre
un petit "Lumières" ou un petit
"Matrice" (suggestion : "Matrice
Reloaded") ça serait gentil. Et puis
moi aussi hein, il faut que je m'y recolle, parce
qu'avec la réforme, si je veux avoir une
petite retraite moi aussi, il va falloir que je
laisse tomber cette connerie d'année sabbatique;
à la Caisse des Artistes, ils m'ont envoyé
un courrier "vous avez tant de points équivalent
à tant" et ben, je vais te dire, je
sais pas toi, mais pour moi ça fait pas bézef,
je comprends qu'il y en ait qui lâchent pas
l'affaire, hein, comme toi, par exemple, il y a
bien la chanson à Raphaël qui va te
rapporter un petit pécule, mais moins qu'Indo,
ne rêve pas trop, c'est pas celle là
qu'ils vont choisir pour la radio, pas folles les
guêpes.
Un affreux doute, Gérard, celui d'être
des rentiers du mal être, de la mélancolie.
Dieu, faites que non... Dieu ? oh là, fatigue...
Bonne retraite estivale à tous.
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