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 Merci Dimitri Corinne Joël Monsieur jean arpente le pavé
bruxellois sur un mur, je le vois de ma fenêtre,
au bout de ma rue, c'est bien lui, le Jean de Dupuy
et Berberian; depuis des mois, je longe la grande
façade où il est dessiné, comme
nombre de héros de bandes dessinées
ici "ils " ont décidé de donner
un peu de couleurs à cette ville massacrée,
et je ne l'avais même pas reconnu, mû
que j'étais par diverses tâches accaparantes
(courses, administration, dévalisage de librairies
d'occasion…), insensible à la beauté
du monde. Laquelle se manifeste aujourd'hui, outre
la présence de Monsieur Jean en équilibre
sur son mur, par un ciel bleu immaculé, vierge
de tout cirro stratus, cummulo nimbus, l'azur.
C'est, transition, le titre, "L'Azur", d'un
roman d'un vieux de la vieille, André
Dhôtel, réédité chez
Folio, de 35 ans d'âge, lui aussi, et dont la
langue simple mais aux agencements originaux créent
de bienheureux effets de distorsion, rendent la réalité
fuyante. C'est, au fin fonds de la Champagne, autour
d'un village, l'histoire d'une chimère, ou peut
être pas, l'apparition répétée
sur des décennies d'une femme dont la beauté
irréelle hante tous les hommes qui la voient,
si tant est qu'ils voient quelque chose. Sur des générations,
leur histoire et leurs relations sont intimement liées
à cette prétendue apparition, et la campagne
alentour laissée en friche, n'est que l'exact
reflet de leur existence, des secrets qui les tiennent,
de leur silence. Un étranger arrive, qui veut
tout défricher, tout tirer au clair, il ne parviendra
qu'à se lier à eux de façon irrémédiable,
apporter sa contribution au mystère. Ode à
l'imprévu, à la fameuse imprudence, très
beau livre.
Je vous avais touché deux mots
de Robert
Walser, il y a peu, vous recommandant son classique
"Institut Benjamenta". Du même, je
vous conseille maintenant ses épatants microgrammes,
textes écrits dans les années 20, d'un
jet, sur des brouillons miraculeusement sauvé
des eaux et du feu, et en partie regroupés
dans "Le Territoire du Crayon" (éd.
Zoe). On peut entre autre y lire ceci : "Notre
époque hâtive, fébrile, accorde
beaucoup trop de considération à ce
qui est passé, et nous nous imaginons tous
beaucoup trop vivement et trop rapidement que nous
n'avons pas grand chose à offrir (…).
Comment l'esprit, la vie sociale, pourraient-ils s'épanouir
entre nous si nous opposons à notre talent,
à nos forces, à notre goût etc…
une telle quantité de méfiance ?"
et plus loin, plus spécifiquement sur les détracteurs
des productions artistiques contemporaines : "ils
perçoivent toujours ce qui est loin d'eux comme
bien plus beau, bien plus précieux, que ce
qui leur est proche (…). Tous ces gens si extraordinairement
lettrés sont entièrement dépourvus
d'un rapport heureux au quotidien, ils sont absents,
en un sens, ils vivent dans une rêverie continuelle,
ils expriment des choses peut être très
vraies, très justes, mais qui, loin de leur
servir à quoi que ce soit, ni à eux
ni aux autres, leur nuisent au contraire, essentiellement
à eux et à notre temps (…). Ce
sont des gens qui ne croient pas en eux même,
qui ne découvrent la valeur d'une chose que
dans la mesure où elle se tient le plus possible
d'eux même, qui se considèrent comme
trop distingués pour faire preuve de tolérance
à leur propre endroit, qui se moqueraient d'un
Mozart s'il avait le malheur de ne pas avoir rendu
l'âme depuis longtemps, qui prennent toujours
en considération tous les pays et tous les
temps, et qui, par sentimentalité, redoutent
toute sentimentalité, qui à force de
goût n'en ont presque plus, qui aspirent à
être traités sans façon, que leur
savoir exaspère, qui ne savent que faire de
leur supériorité, au fond dont ils ont
honte (…) et qui, avec leurs qualités
totalement pulvérisés, ont en vérité
réduit le grand monde qu'ils semblent constituer
à un monde infiniment mesquin, timoré,
inintéressant, prosaïque".
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