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Dominique A - INTW - Saint Etienne
Interview de Dominique A le 21/11/2002 à St Etienne
Propos recueillis par le Stéphane P. (aka Gros Boris) et Isabelle R.
Illustrations Géraldine P.


Dominique, avant de rentrer dans le vif du sujet, concernant ta rencontre avec Stephen Merritt, tu avais dit qu'il vaudrait mieux ne jamais rencontrer les gens dont on est fan... Est-ce que tu penses que là on prend un petit risque ?

Interview de Dominique A le 21/11/2002 à St Etienne
Propos recueillis par le Stéphane P. (aka Gros Boris) et Isabelle R.
Illustrations Géraldine P.

Stéphane : Dominique, avant de rentrer dans le vif du sujet, concernant ta rencontre avec Stephen Merritt, tu avais dit qu'il vaudrait mieux ne jamais rencontrer les gens dont on est fan... Est-ce que tu penses que là on prend un petit risque ?

Dominique A : Un gros risque même ! je ne sais pas... oui, non, je pense qu'il faut pas rencontrer les gens qu'on aime trop (rires) encore que lui je ne l'idolâtrais pas non plus, mais c'est vrai que c'est un personnage hyper particulier, assez.... assez, comment dire... j'avais entendu des histoires aussi sur lui, donc y'avait des rumeurs comme quoi... enfin il est un peu.... Un peu barré quoi !
Mais c'est vrai que c'était vachement troublant parce que tu es amené à faire quelque chose avec quelqu'un dont tu écoutes les disques et en fait y'a pas de rencontre possible, donc c'est assez troublant.

S : On va procéder un peu chronologiquement, dans les années 80 donc, avant l'objet qui nous intéresse, tu étais dans plusieurs groupes, notamment John Merrick enfin c'est peut-être celui qui a le plus marqué ?

D A : Ouais ben avant, ça a pas vraiment d'importance, déjà John Merrick ça a à peine... oui enfin disons que John Merrick c'était un trio de copains, on faisait de la new wave et c'était euh... je pense que les concerts que j'ai faits à ce moment-là m'ont quand même beaucoup beaucoup mis de plomb dans la tête et je pense que mon attitude sur scène aujourd'hui n'est pas très très -enfin avec un peu plus d'expérience mais ça fait pas tout- je pense que j'avais un petit peu le même comportement sur scène...
Ouais ben c'était... c'était... que dire de John Merrick, c'était une bande de copains, mais c'était une période où y'avait rien en France pour ce genre de groupe, y'avait même pas, enfin c'était même pas embryonnaire, c'est-à-dire que la scène indépendante n'existait pas en tout cas en France c'était sous le mouvement alternatif, et donc y'avait vraiment tout à faire, dans le meilleur des cas tu faisais une partie de Marc Seberg et puis voilà...
T'étais content si tu jouais à Rennes, t'avais l'impression d'être arrivé à quelque chose et donc... c'est une période vraiment très très différente, mais y'a beaucoup de gens aujourd'hui qui sont arrivés dans les années 90... avant j'étais un petit peu contre le discours de vieux con qui dit qu'il faut un peu galérer et faire un peu ses armes pour arriver devant les gens, je disais "non, si t'as quelque chose à donner, tu peux donner d'emblée"...
Mais aujourd'hui c'est vrai que... je pense que ça a eu un effet pervers c'est-à-dire que dans les années 90 du coup y'a eu beaucoup de groupes, beaucoup de gens qui ont émergé, qui sont arrivés avec les disques qui n'avaient jamais fait de scène, et je pense que finalement ça a vachement nui à cette scène française dite indépendante parce que les gens tenaient pas la route sur scène, et donc c'est ce qui fait aussi un petit peu le tri.

S : Ce qui nous intéressait de savoir c'était que tu as été dans des groupes et donc à un moment donné tu as décidé que ça allait se passer en solo, et à quel moment tu t'es dit que bon, même si c'était des potes à toi, tu avais envie de faire ton truc...

D A : Ben en l'occurrence, j'aurais bien continué avec eux, mais l'un d'eux est parti vivre en Angleterre pour travailler dans la restauration ! donc c'était deux frères et moi, et on était cul et chemise et j'imaginais c'est comme quand tu vis une histoire avec quelqu'un t'imagines que tu puisses vivre avec quelqu'un d'autre, ben moi c'était pareil, j'étais avec ce groupe-là et je pouvais pas imaginer refaire un groupe, avec d'autres gens, donc je me suis dit "je vais essayer tout seul", et le fait est que j'avais des envies de clavier...
Nous on était en formule rock et j'imaginais un truc très intimiste en fait, avec des p'tites boîtes à rythmes, des p'tits synthés, et donc je me suis dit que c'était l'occasion ou jamais de concrétiser ça, auparavant après le groupe j'avais fait un 45 Tours immédiatement après, parce que je voulais absolument fabriquer des objets, enfin j'étais fasciné par l'idée de faire des vinyles, puisque le groupe n'était pas parvenu à ça, dans la foulée tout de suite je me suis dit qu'il fallait que je fasse ça, me sortir un peu de cette histoire et de ce groupe, que je fasse un vinyl. Alors j'ai fait un auto-produit (ndlr : Les Ephémérides) et donc j'en ai encore 600 exemplaires chez mes parents

S : Tu rachètes ceux qui circulent ?

D A : Volontiers, je les brûle... j'ai contribué à l'élargissement du trou d'ozone en brûlant les 45 tours des éphémérides ! (rires)
Suite à cette expérience, j'ai commencé à m'équiper de petits claviers, un jour j'ai acheté un clavier avec lequel j'avais l'impression que tout était là, c'est-à-dire que j'allais enfin m'amuser. Il y a un morceau sur le coffret qui est le dernier morceau qui s'appelle L'Attirance duquel tout est venu, c'est-à-dire que ça a été le premier morceau que j'ai fait comme ça avec une espèce de boîte à rythmes et un petit clavier et c'est à partir de ce morceau-là que j'ai commencé à concrétiser mon fantasme de pop post-Suicide, post-Soft Cell et post-Polyphonic Size justement des choses que j'écoutais à l'époque.

S : En 1991 il y a Le Disque Sourd auto-produit à 150 exemplaires.

D A : Là encore c'est toujours pareil, c'est... qu'est-ce qui me fait avancer encore aujourd'hui ? c'est l'idée de produire quelque chose de tactile, matériel.
La musique c'est quelque chose de complètement immatériel et ce qui me pousse à rentrer en studio, il y a vraiment ce côté de fabriquer un objet matérialisé. C'est à chaque fois le truc moteur. Le Disque Sourd c'était ça, j'ai fait des cassettes avant et je savais que je devais faire un de mes trois concerts annuels fin des années 80-début 90, là je me dépêchais de finir une cassette pour la vendre à mes copains. Le disque sourd c'était pareil. J'avais peut-être 2, 3 concerts en prévision et je me disais produire un disque vite. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré un mousquetaire, Vincent Chauvier, Le Disque Sourd était en cours de pressage. Eric qui a formé PERIO après et qui est un copain d'adolescence et avec qui j'avais des maquettes avait filé une cassette à Vincent qui travaillait dans un magasin de disque et qui montait son label qui lui avait fait écouter ce qu'il faisait et qui lui avait filé ma cassette et là Vincent était très intéressé et c'était assez marrant pour lui parce que lui était parti dans un truc très noisy pop, post-Sonic Youth et il s'est retrouvé avec sa ligne de conduite légèrement infléchie et il a mis un petit peu de temps -parce qu'il n'avait pas beaucoup d'argent- à vraiment se décider.
Moi je voulais sortir quelque chose de brut, je ne voulais absolument pas passer en studio, mes bandes étaient finies, et pour moi passer en studio c'était confronter son travail à des oreilles ennemies et donc perdre beaucoup de choses. On sortait des années 80, tous les ingénieurs du son se prenaient pour des producteurs, pour Steve Lillywhite. Je voulais quelque chose de très sec et très brut et Vincent n'avait pas beaucoup d'argent, ça l'arrangeait bien et le son il s'en foutait comme de l'an 40. On avait cette espèce d'inconscience qui a fait que La Fossette a pu exister et aussi le coup de fil de Viviant à qui Vincent m'avait recommandé d'envoyer Le Disque Sourd (Arnaud Viviant qui entre-temps a revendu Le Disque Sourd). Viviant s'est manifesté en disant que ça l'intéressait et ça a convaincu Vincent dans l'idée qu'il n'était pas le seul à éventuellement pouvoir entendre ça. J'avais quelques concerts entre-temps et c'est vrai qu'il y avait un côté genre je provoquais beaucoup les gens.

S : Tu continues d'ailleurs...

D A : Oui mais beaucoup moins qu'avant , parce que maintenant il y a une sympathie, j'essaie de ne pas rentrer dans la systématique de la provoc ou dans celle de la complaisance. A l'heure actuelle c'est des fois un problème pour moi de trouver le bon truc, suivant les soirs des fois quand j'y arrive pas je dis rien en général.

S : Avec le recul, ce premier album...

D A : La Fossette ? J'aime beaucoup La Fossette. Je le dis souvent je n'ai pas de problème avec ce que j'ai fait, j'ai plutôt une franche sympathie pour mes travaux antérieurs, parce que je pense que j'ai un bon regard dessus. Je trouve déjà bien d'être parvenu à finir les choses, c'est un truc récurrent chez moi et après, les erreurs qu'il y a dedans je les assume.
Je suis plutôt du genre à aligner tout sur la table et puis après je propose et les gens disposent. La Fossette c'est une vision un petit peu idéale parce qu'il y a une espèce d'inconscience derrière tout ça. On avait un langage très revendicatif en même temps, très combatif, très remonté et c'était assez rigolo de voir à quel point une musique aussi douce pouvait susciter autant d'animosité par moments et moi je m'amusais beaucoup avec ça.

S : On enchaîne sur Si Je Connais Harry en 1993, l'album sur lequel tu es le plus critique...

D A : Il n'est pas très réussi, il y a un maillon faible au milieu avec l'enchaînement de morceaux Otto box/Pignolo qui versent de l'eau au moulin d'une certaine image un peu gnangnan. Pour moi ces morceaux sont régressifs, c'est le même mécanisme que le fait d'aller voir la soirée gloubiboulga. Donc c'est des morceaux qui me posent vaguement problème.

Isabelle : Justement à l'époque qu'est-ce qui a motivé l'écriture de ces morceaux ?

D A : Comme j'étais parti sur une image de poète maudit et torturé, je voulais vraiment rompre avec ça. Mais c'est très mauvais de faire de la musique en fonction d'une question d'image et aujourd'hui tout le monde fait ça, c'est-à-dire que les gens se focalisent sur l'image. Ce que je n'aime pas dans les chansons dont on parle c'est que ça sent trop l'intention, et en plus j'ai forcé le trait et finalement sur scène j'aimais revenir à mes chansons tristes. Finalement Si Je Connais Harry était un disque que je n'avais pas forcément envie de jouer devant les gens alors que c'est un disque qui devait servir à faire beaucoup de scène et assez rapidement je me suis désolidarisé de ces chansons un peu légères parce que je ne peux pas aller sur scène avec des trucs qui a priori ne portent pas à conséquence.

S : C'est sur cet album que Françoiz apparaît : comment est née la collaboration ?

D A : On avait un groupe à l'époque qui s'appelait "Squad Femelle" et j'ai toujours dit à Françoiz au début quand on s'est mis ensemble "je te préviens... chasse gardée !" je pensais que c'était quelque chose d'inconcevable de faire des choses ensemble, donc ça a été une surprise, Françoiz me donnait des idées... toute l'évolution qu'il y a eu avec Françoiz est liée au fait qu'après elle m'a accompagné sur scène et que les réactions de gens étaient de plus en plus fortes et que je n'avais pas cette peur qu'elle s'approprie trop les choses.

S : Tu sors La Mémoire Neuve en 1995 . A quel moment tu as senti qu'il y avait un succès potentiel avec cet album ?

D A : La date clé ce serait le Théâtre de la Ville, deux mois avant la sortie du disque. Je voulais entrer dans un truc très conventionnel, je trouvais que jusque-là je ne jouait que sur le recul, la distance et je voulais être immergé dans ce truc. Je remettais vraiment les clés de la maison à l'ingénieur du son, même quand on mixait, il y avait des genres de choses que je n'aimais pas et je n'en disais rien, je me disais "il faut que tu acceptes ça" le son de ma voix je ne l'aimais pas. C'était un peu l'ouverture tous azimuts. En studio, je sentais que ça pouvait plaire à des gens mais il n'y a pas eu de... ça a été au Théâtre de la Ville que j'ai vu qu'il y avait vraiment une attente des gens par rapport à un disque. Après, l'histoire du disque ça a été une histoire presque idéale, puisque ça a été assez progressif.

S : Sur cet album, le son a pris de l'ampleur, c'était une question de volonté, de moyens ?

D A : Non, non, si tu veux les quatre premiers disques que j'ai faits, il ont dû coûter le prix d'un disque sur une major, si tu additionnes les coûts de production de La Fossette jusqu'à Remué on arrive environ à 600 000 F. Pour cet album, il y avait plus d'argent mais de toute façon j'ai toujours eu l'impression qu'on me donnait les moyens que je voulais par rapport à ce que j'avais envie de faire. L'ampleur du son c'était tout simplement parce que je travaillais avec Gilles Martin qui a un son très typé. Son type de production convenait tout à fait au type de chansons que je voulais faire. On était enfermés dans une petite pièce dans un coin du studio, ouverte pour l'occasion. On était vraiment en circuit très fermé lui et moi. Tous les enregistrements, je cherche ça. Je cherche à ce qu'il y ait une complicité maximale avec 1 ou 2 personnes et chaque disque est le fruit de cette complicité.

S : Tu n'as pas envie de renouveler ces collaborations ?

D A : Le truc c'est que j'aime bien l'idée que chaque disque est un recommencement. Des fois j'ai des tentations mais j'ai peur du mécanisme d'autosatisfaction et puis il y a tellement de gens avec qui travailler.
Par rapport à la scène c'est différent, j'aime bien l'idée de constituer un gang, parce que la scène c'est avant tout des rapports humains. Au-delà du concert c'est tout ce qui se passe autour.
Je considère que quand on est en solo, seul maître à bord, genre auteur-compositeur, si tu ne remets pas ça en cause à chaque fois, tu vas marcher sur tes plates-bandes. Il faut donner l'illusion que c'est un perpétuel recommencement. Il faut que ce mensonge-là soit motivé par des rencontres, parce que je sais que c'est un mensonge, je sais que je suis condamné à refaire La Fossette, La Mémoire Neuve, Remué, Auguri ad vitam aeternam... C'est presque la même chose pour moi. C'est que des histoires de moyens, de rencontres, d'arrangements. L'idée du coffret c'est ça : brouiller la discographie pour montrer... j'aime bien l'idée que L'Echo aurait pu se retrouver sur Auguri...


I : Tu as l'impression que c'est le même Dominique qui a fait tous ces albums ?

D A : Il y a des traits de caractère communs. C'est la même personne. Il y a des obsessions.

S : Est-ce que justement tu as l'obsession de la chanson parfaite ?

D A : c'est sûr, mais la perfection c'est éminemment fasciste... Si tu alignes les chansons sur 10, 20 ans, il y en a une qui ressortira en tout et pour tout et ça sera déjà pas mal. En même temps c'est une mort cette recherche. Le jour où tu as la sensation de l'avoir trouvée, c'est assez problématique... je cherche des bonnes chansons.

I : Quel est ton processus d'écriture ?

D A : En France, il y a une prééminence du texte liée aux grands anciens, et par rapport à eux tu pars perdant à coup sûr. Moi ce qui m'intéresse c'est la musicalité des choses, j'aime à penser que ma chanson puisse être entendue par des gens qui sont non-francophones et je travaille sur ça en opposition à l'aspect dictatorial donné au texte dans la chanson, en plus je considère que la musique en général a pour but de développer des zones d'ombre et de mystère et pas forcément d'éclaircir tout. Aujourd'hui on en est à un stade où si tu n'es pas immédiatement compréhensible, les gens vont te questionner... C'est une vision assez élitiste des choses mais mon dieu, au nom de quoi on serait-on censé tout justifier, tout éclaircir, donner tout pré-digéré aux gens ?? Il y a des fois où j'ai la volonté d'être le plus cohérent, le plus explicite possible, et puis des fois où je me fais un devoir d'être le plus codé possible, y compris dans les textes.

I : Tu n'as pas de schéma classique "texte, puis mélodie" ou vice versa ?

D A : Non, ça dépend des disques, pour Remué les textes étaient faits avant et la musique après, alors que pour Auguri dès qu'une idée de mélodie me venait, immédiatement je bossais sur le texte. En général, j'aime bien maintenant partir du texte parce que c'est assez facile d'avoir des idées musicales à partir d'un texte qui te plaît bien. Le contraire est plus difficile. Bagatelle pour Yann TIERSEN, ça a été une galère sans nom, ça m'a fait beaucoup bosser et j'aime bien le résultat.

S : C'est la période du succès naissant mais aussi celle du malentendu, avec les victoires de la musique comme sommet de l'incompréhension...

bar_pt.jpg D A : Je sentais que je rentrais dans quelque chose qui fonctionnait d'une façon qui me déplaisait profondément et qu'on allait me demandait d'être une espèce de "petit prince" de la chanson. C'était assez prévisible. Je considère que ça a été une chance d'aller à cette soirée, c'était une façon de jouer le cheval de Troie, comme La Mémoire Neuve était un disque très doux qui n'avait pas beaucoup d'aspérités musicalement et auquel on rabotait les quelques angles qu'il avait...
Ensuite, il y a eu le travail que j'ai fait pour le premier disque de Françoiz qui a été déterminant pour la suite pour moi. Je me plaçais sur un plan où je n'étais pas mis en avant, où je me mettais au service de quelqu'un et où ça me permettait de réfléchir et de travailler sans attente ce qui m'a permis de repartir sur un plan personnel, même si c'est son disque bien sûr. Donc ça n'a pas été un truc aussi brutal qu'on l'a dit entre La Mémoire Neuve et Remué. Pour moi ça a été très progressif.

S : Justement on arrive à Remué, qui a la réputation d'un album difficile à faire. Tu peux nous en retracer la genèse ?

D A : Oui ça a été le disque le plus dur à faire parce qu'il y avait tout à faire. En même temps ce qu'on entend finalement sur Remué, ça a été fait assez rapidement. Mais pour arriver à ça, il y a eu beaucoup de fausses pistes, de mauvaises directions. Déjà, à l'époque j'avais un rejet total de ma voix, de ma façon de chanter surtout. Je pensais que je pouvais encore faire des bonnes choses mais que j'avais envie de rapprocher ma façon de chanter de La Fossette, c'est-à-dire adopter un chant vachement distancié, vachement neutre au niveau émotionnel, pas du tout chargé mais en allant plus dans un registre plus bas en rompant avec cette "post-barbarite". Après musicalement j'étais fasciné par toutes les musiques jouées en direct en studio avec des musiciens qui jouent tous en même temps, alors j'ai essayé de recréer ça avec de très bons musiciens mais il aurait fallu plus de temps, plus d'expérience, plus de scène aussi. Comme ça n'a pas fonctionné à New York ce côté live, il y a eu un moment où j'étais un petit peu paumé et puis j'ai acheté un studio avec Dominique Brusson qui m'a donné un coup de main. Ca a été une période assez dure avec Lithium où Vincent voulait qu'on finisse l'album comme on l'avait commencé avec l'ingénieur du son de New York et où moi j'étais parti pour travailler avec Dominique parce que je savais qu'on allait s'amuser et surtout qu'on allait travailler sans obligation de résultat. Je me disais "ce disque un jour on le finira, je ne sais pas comment et je ne veux pas me demander comment on va le finir". Entre-temps j'ai acheté un sampler et donc j'ai fait un retour sur moi-même et où j'étais parti dans la bidouille la plus totale, repartir sur un esprit terrain de jeux comme sur La Fossette mais avec quelqu'un qui allait me conseiller, quelqu'un de confiance.
Ce qui est rigolo c'est qu'à l'écoute on ne peut pas distinguer les deux sessions et on ne peut pas imaginer à quel point on s'est amusés en le faisant. Sur Remué, il y avait d'un côté cette espèce d'euphorie à faire des choses et en même temps sur le ton on est allés vraiment dans la noirceur. Aujourd'hui j'entends les gens me parler du Bashung de L'Imprudence comme un disque sombre et prise de tête alors que pour moi à partir du moment où c'est réussi le reste ne m'importe absolument pas. Aujourd'hui beaucoup de gens s'arrêtent à partir du moment où c'est sombre, ils s'arrêtent à ce sentiment-là comme si ça les renvoyait à eux-mêmes, à des réalités, à des questionnements personnels. Tout ça pour dire que ce qui peut des fois sembler d'une noirceur sans nom à l'écoute, a été souvent fait dans des conditions d'euphorie (ce qui est le cas par exemple de Play Blessures de Bashung)... A contrario des disques soi-disant festifs sont quelquefois faits dans des conditions de tension incroyable.

S : Par contre sur scène...

DA : Sur scène c'était autre chose, on poussait le bouchon par rapport à ce qui était sur le disque, on allait bien plus loin dans l'électricité, ce qui tranchait avec La Mémoire Neuve. C'était très monolithique, on était dans une ambiance de noirceur totale de A à Z, et j'étais dans un état d'esprit assez tourmenté lié à ma vie personnelle, et puis je pensais être capable de réagir beaucoup mieux à la désaffection du public ou au scepticisme par rapport à un disque, et c'est vrai que je l'ai pris en pleine gueule parce que je n'étais pas préparé.

S : A ce sujet, Lenoir t'avait demandé : "tu n'as pas peur de perdre ton public ?", il pensait sûrement au public de La Mémoire Neuve, les fidèles sont restés, mais le public de la Mémoire Neuve est parti...

D A : Oui, j'ai même eu des réactions d'une violence incroyable, une fois je me suis pris le bec avec un gars qui était un fan de la première heure et qui avait un magazine en Belgique dont il était devenu rédacteur en chef, ça a viré au pugilat, c'était vraiment n'importe quoi, et ce n'est pas parce que je ne supporte pas l'esprit de contradiction, simplement je ne voulais pas entendre "c'est irrecevable parce que c'est glauque", ça, ça ne me semblait pas être une critique...
Bon après je comprends très bien bien sûr qu'on rejette Remué, mais par rapport à ce disque-là il y a eu vraiment besoin je pense d'un temps de digestion de la part des gens, et aujourd'hui c'est un des disques dont un me parle le plus en fait !

I : Est-ce que tu t'attendais à une telle réaction de la part des gens ?

D A : J'attendais une réaction de rejet de la part de certaines personnes, mais quand tu vois que les salles sont vides, quand tu fais des concerts avec un répertoire hyper-chargé, dans des salles où tu peux mettre 800 personnes et qu'il y en a 90, et où tu assommes les gens, c'est-à-dire que les gens -comme ils sont peu nombreux- ne peuvent pas être emmenés par une espèce d'euphorie par rapport à des morceaux qui leur balancent des trucs comme Comment Certains Vivent, comme Nos Pères, comme Encore, dans lesquels il y a un truc très lourd qui ne fonctionne que s'il y a de la part des gens un enthousiasme au départ et s'il y a un peu de monde, si la salle n'est pas trop grande, parce que sinon là du coup on vire vraiment dans le "tout le monde s'enfonce", c'est-à-dire et nous parce qu'on sent bien qu'il n'y a pas beaucoup de monde et que ça va être difficile pour les gens de ressortir quelque chose de positif, parce que l'objet c'était quand même que les gens ressortent avec une forme d'énergie . Pour moi quelqu'un qui ressort et qui est abattu par ce qu'on vient de lui raconter, pour moi c'est pas bon, moi je cherche un petit peu à ce que les gens aient des réactions fortes par rapport à ce que je fais et en concert j'espère qu'il y a des gens qui sont un peu bouleversés, mais que ce soit positif, qu'il se dégage une force de vie de ça, que ce ne soit pas une pulsion morbide ou négative, ça ne m'intéresse absolument pas, que ce soit plutôt cathartique qu'autre chose...
Que par moments ce soit un peu grave, mais qu'il en sorte une énergie positive...

I : La banane...

D A : La banane éventuellement, mais une banane noire... (rires)
Là en l'occurrence, il n'y a plus de banane du tout, le fruit est complètement pourri donc ça a été difficile oui, et comme j'étais sur un registre de chant beaucoup plus neutre en concert avec le volume sonore sur lequel j'avais vraiment du mal à placer ma voix, donc les concerts à la fin étaient vraiment douloureux et pour des raisons personnelles ça devenait vraiment insupportable pour moi d'être devenu l'espèce de corbeau qui se trempait dans le goudron en plus, normalement un corbeau n'a pas besoin de se mettre dans le goudron, il est noir, et moi j'avais l'impression d'accentuer trop certains aspects, je n'étais pas à l'aise parce que c'était monolithique, c'est-à-dire que c'était à la fois réussi dans ce sens-là, mais il n'aurait pas fallu le faire longtemps...
Aujourd'hui je n'ai aucun problème avec ce répertoire, au contraire ça me permet d'équilibrer tout, c'est-à-dire que mon plaisir c'est justement de ne pas savoir sur quel pied je danse et que les gens ne le sachent pas non plus...
Il y a des gens qui ressortent du concert persuadés que je suis un rigolo, ben je dis "pourquoi pas"... Si pour les gens je suis une "entertainer", un performer, c'est parfait.
Il y a des gens qui vont penser que je suis un rabat-joie, ce qu'on appelle un "party-pooper"...
J'entends tout et son contraire mais ça me réjouit puisque c'est ce que je cherche.

I : et ça te fait quoi : tu t'en fous ? ça te touche ?

D A : Je ne m'en fous pas, mais je vais en tenir compte uniquement pour aller dans le sens inverse, par esprit de contradiction. C'est un peu systématique chez moi, les gens me disent des fois : "mais c'est toujours la surprise avec toi !" et je dis "non, ce n'est pas la surprise puisque vous savez que ça va être la surprise", donc il n'y a plus de surprise, elle est annulée.
Je crois qu'on fonctionne tellement sur des schémas et il y a un discours médiatique qui fait que les choses paraissent extrêmement tranchées, qu'en fait dans la vie on est un nœud de contradiction et j'ai envie moi-même d'être à l'image de ça dans ma musique, dans mon attitude sur scène, et dans ce que je fais, tout en essayant par moments d'en faire un truc cohérent. Mais assumer pour moi a un côté humaniste.


S : Après Remué, tu quittes Lithium, et hormis l'aspect contractuel, c'est vrai qu'il y avait Vincent qui avait quand même un regard assez interventionniste, tu disais qu'il était capable de te faire retourner en studio pour un claquement de langue...

D A : Enfin il voulait !! (rires) Mais c'est sa force aussi, c'est un maniaque dans le bon sens du terme...

S : Plus maniaque que toi ?

D A : Oui, ça dépend sur quel plan...

S : Et le fait que tu n'aies plus ce regard à partir de Remué, ça t'a peut-être libéré d'un côté mais en même temps tu n'avais plus cette oreille qui quand même t'avait suivi pendant presque dix ans ?

D A : Disons que l'oreille de Vincent est une très bonne oreille, mais sur Remué on était tellement en opposition... et puis je sentais qu'il en avait un petit peu marre de ressentir le poids de Lithium comme étant "LE label de Dominique A", qu'il voulait tenter autre chose, et moi de mon côté j'étais parti après Remué dans l'idée de faire un truc plus ouvert, éventuellement même j'étais parti dans l'idée de faire un disque très très badin, hyper-léger... c'est un systématisme, qui en vaut bien d'autres...
Et donc voyant un petit peu l'état d'esprit de Vincent, je me disais "on va encore repartir au clash", et je ne m'en sentais pas l'énergie, j'avais envie d'être seul maître à bord par rapport à ça, et qu'on me laisse commettre mes erreurs en tout impunité.
Donc la fin de l'histoire avec Lithium, qui n'est pas vraiment une fin puisqu'il y a eu une suite aujourd'hui avec Oslo Telescopic, c'était le bon moment et pour lui et pour moi, pour qu'on continue à s'estimer et à s'apprécier. Après Auguri, c'est une autre histoire, puisque... vas-y, pose des questions ! (rires)

S : Juste avant Auguri, il y a le deuxième album de Françoiz où tu as été très présent et où tu as partagé l'écriture de certains morceaux, Dave marcel a beaucoup fait jaser... (rires)

D A : Oui, c'était mon pseudonyme dans Squad Femelle, un groupe de reprises avec... voilà...

S : Entre les deux, cet album-là autant que le premier album de Françoiz t'avait déjà bien permis de travailler... tu l'as perçu comment ce deuxième album ?

D A : Oh ben ça a été fait dans des circonstances un peu particulières, enfin il n'y a pas de secret non plus puisque dans la presse on en a parlé, je vois pas pourquoi je me tairais, mais au-delà de notre histoire personnelle avec Françoiz et au-delà de ce qu'elle avait à chanter, on a enregistré dans un endroit féerique où les sessions musicales se passaient très bien, et en fait on arrivait à faire ce qu'on n'était pas parvenus à faire pour Remué, à savoir cet esprit un peu live en studio, avec bien sûr beaucoup d'overdub et d'enregistrements annexes, mais le truc c'était vraiment de m'apercevoir à quel point j'avais du plaisir à retravailler à nouveau sur des choses plus mélodiques, sur des harmonies plus pop, et où j'enviais Françoiz presque des chansons que je lui remettais... Il y avait vraiment une espèce de joliesse qui me faisait envie.

S : Tu n'as jamais eu envie de lui reprendre une chanson ? Motus par exemple, que vous chantiez à deux ?

D A : Non, parce qu'en fait Motus est en plus un texte qui a été écrit par rapport à ce que je voyais d'elle et je voulais vraiment lui mettre dans la bouche un truc qu'elle ait presque honte de chanter, qui soit tellement proche d'elle que ça en devienne problématique pour elle, ça n'a pas loupé d'ailleurs, elle n'aime pas cette chanson ! (rires)
Non, parce que je me suis suffisamment mis en avant pour ne pas être frustré par rapport à ça et que là ma partie qui était de co-produire l'histoire et de jouer de la guitare me suffisait amplement. Etre un peu un des maîtres d'œuvre de l'histoire me plaisait, le côté mise en scène m'intéressait vraiment et puis en plus quand tu n'es pas l'acteur de premier plan, il y a vraiment une jubilation à voir ça, et c'était assez rigolo en fait de travailler sur ce disque parce qu'on avançait, on avançait et en fait Françoiz ne nous donnait rien en échange, c'est-à-dire qu' on avançait, il n'y avait pas une voix dans la boîte, et les choses se faisaient, mais ça a vraiment tardé...
Et un jour les vannes se sont ouvertes et là elle nous a tous embarqués mais ça a été long. Humainement une des expériences les plus fortes que j'aie vécues, c'est avec ce disque-là, et pas forcément au niveau du résultat, parce que je trouve que c'est un bon disque, mais je le trouve moins bon que le premier par exemple.
Par contre sur le plan de l'expérience, ça m'a appris des tas de choses, je me suis amélioré en studio et ça m'a ouvert un peu la direction vers Auguri.

S : Justement parlons-en, nous n'avons pas la même vision des choses : pour moi Auguri c'est un peu un condensé, on peut retrouver des choses qu'on a déjà entendues avant avec une orientation plus rock, avec En Secret, alors qu'Isabelle...

I : C'est catégorique, j'ai un truc avec ce disque : je le trouve novateur, lumineux, sensuel, riche...

S : Moi je trouve que c'est vraiment dans la continuité, ce n'est pas une révolution par rapport à...

I : Moi je trouve qu'il ne ressemble pas trop... enfin le seul titre qui me rappelle Remué, c'est Evacuez...

D A : Oui, qui aurait pu être sur Remué...

S : Et Où conduit l'Escalier aussi... Enfin je ne sais pas quel est ton sentiment, à l'époque tu étais très content quand ce disque est sorti, et maintenant ça fait un an donc tu as plus de recul...

escalier_pt.jpg D A : Oui, je suis content... mais en fait je suis un peu dans le même état d'esprit que quand je suis sorti du studio, c'était assez rigolo, on était dans un café, on venait de finir de mixer et John Parish et Head l'ingénieur du son (qui travaillaient vraiment cul et chemise) ont découvert que j'avais des disques qu'ils avaient produits il y a quinze ans et que je devais être une des trente personnes qui avaient ces disques-là en France, donc évidemment ils se replongeaient dans leurs souvenirs, ils étaient assez touchants, et ils m'ont demandé un peu ce que je retenais de cet enregistrement... et je leur ai dit : "Je suis content, je trouve que c'est vraiment le fruit d'une collaboration et ce disque sonne comme ça parce que j'ai travaillé avec vous, mais il aurait été complètement différent avec d'autres personnes", donc leur patte est vraiment très inscrite, pour moi la patte anglaise est vraiment inscrite sur ce disque. Et pour une expérience de remise de clés à des Anglo-saxons, je trouve que l'expérience est concluante, j'aime bien ce disque.
Maintenant c'est vrai qu'il y a eu une facilité à le faire qui fait qu'aujourd'hui j'ai mes plages préférées sur le disque. Dans l'intention je voulais un peu faire un truc qui soit à la croisée de la Mémoire Neuve et de Remué et qui pioche allègrement, c'est-à-dire qu'on ait des trucs comme Les Hommes Entre Eux qui peuvent éventuellement rappeler certains sons de La Fossette, même une façon de chanter, c'était assez marrant parce que quand on enregistrait je disais à Parish : " C'est marrant, j'ai pas chanté comme ça depuis des années, mais je vais essayer" et donc après... que dire d'Auguri ?
Je ne le perçois pas du tout comme un aboutissement, de toute façon je ne considère aucun de mes disques comme un aboutissement, à part le premier parce que c'est le premier et qu'il y a eu une suite mais que ça aurait pu être le seul... enfin...

I : Le premier parce qu'il a amené la suite peut-être, parce que tu n'étais sûr de rien ?

D A : Non parce que le premier pouvait se suffire à lui-même, je dirais que je n'ai pas l'impression d'être si loin du premier que ça, sauf qu'aujourd'hui je suis reconnu comme étant plus chanteur, qu'aujourd'hui dans l'esprit des gens qui s'intéressent un peu à la musique je ne suis plus la lopette qui sait pas chanter... Mais pour moi ce que je fais aujourd'hui, c'est une extrapolation de La Fossette, tu vois, ce n'est pas...

I : Tu en reviens toujours à ce disque...

D A : Oui-oui, parce que tout vient de là, c'est ma source ! Et ce n'est pas parce qu'il y a les meilleures chansons, mais c'est simplement que ça aurait pu s'arrêter là, et avec plein de regrets de ma part sans doute, j'en aurais chié toute ma vie, genre : "Ouin-ouin, pourquoi j'ai pas continué... "
Et je ne pense pas que ma contribution à l'histoire de la musique soit beaucoup plus importante parce que j'ai fait d'autres disques après...
J'ai l'impression que simplement on m'a donné la possibilité de continuer cette histoire-là, que moi j'ai réalisé un rêve inavoué qui était de faire ce métier-là, et donc voilà, très bien, mais c'est vrai que j'en reviendrai toujours à ce disque-là, c'est clair.

S : On arrive maintenant en 2002, avec Le Détour, qui est l'objet de l'interview, alors tu peux nous le présenter, enfin sans faire une pub éhontée...

D A : Ha ben je vais me gêner !!! (rires) Je vais me gêner !!!

S : Pas de commerce éhonté ! tu parles de salmigondis, alors ça se présente comment : la forme deux CDs...

D A : Qu'est-ce que vous en pensez déjà, franchement, dites-moi ?

I : De faire une compil' ?

D A : Non, enfin oui déjà, et puis l'objet, si vous l'avez déjà entendu...

S & I : Ben on a entendu déjà 5-6 titres sur le site...

D A : Aaah, vous l'avez déjà entendu !!

S : Et moi j'ai entendu le live de L'Onglée qui est vraiment à tomber... et Encore...

D A : Ouais, c'est un bon live ça...

S : Enfin pour moi, le jour où tu as annoncé qu'il y aurait trois CDs, 55 titres, et puis il y aura 35-40 trucs qu'on connaissait, on était un petit peu en-dedans, on sait que tu as des choses de côté, donc on s'est dit il y a peut-être beaucoup de morceaux déjà connus....

D A : Ah mais en fait l'objet du truc, quand Labels m'a proposé de faire ce coffret, dans le mesure où Virgin en même temps faisait beaucoup de long box, et je le savais pas ça d'ailleurs, et j'ai vu ça et je me suis dit : "ah tiens donc !!" (rires)
Et donc mon truc moi c'était de faire un CD compilatoire, un CD live, et un CD inédits-raretés, et je dirais que je ne sais pas à qui ce coffret s'adresse, parce que c'est vrai que si c'est pour les gens qui me suivent depuis longtemps, ils vont être frustrés, il n'y a qu'un disque inédit, et ça coûte cher !
Je dirais que dans l'esprit de la maison de disques c'était de faire au moins deux disques rétrospectifs, je me suis dit "ok, ça laisse un disque pour remplir, avec des extraits live etc", et ça ne me semblait pas inintéressant parce que ça me permettait justement de faire le lien, de revenir sur des trucs, et puis l'impression de faire vraiment (enfin c'est ce que tout le monde dit) le ménage, de récupérer -enfin ça c'est un peu la pignolade de musicien, je suis désolé mais...- certains trucs en sons, notamment de Harry, qui sont très mal masterisés, et puis surtout de faire le lien et de produire un objet... (sourire) et puis mine de rien, quand tu fais un truc comme ça, même si effectivement ça peut se présenter comme une vulgaire compil', ça remet quand même en scène des vieux titres, c'est-à-dire qu'à nouveau on se remet à parler de certains trucs, du Gros Boris, de certains vieux morceaux, et en fait c'est pas négligeable, il y a plein de gens en fait qui vont peut-être offrir ça à des gens qui connaissent pas du tout, et je trouve qu'en terme de rétrospective... c'est un chouette objet, enfin moi je trouve...

S & I : Oui, oui... (opinant franchement du bonnet !)

D A : Après il y avait vraiment le plaisir de me dire "je fais le ménage, je balaie devant ma porte", de faire le tri, et de montrer aussi et de façon complètement subjective ce que moi je pouvais sauver de mon entreprise, de ma petite entreprise... (sourire)

S : Bizarrement, tu es souvent revenu à La Fossette, et pourtant il n'y a que quatre titres...

D A : Oui, pour des raisons de son, le son du Courage des Oiseaux était une affaire très dure, et l'autre raison c'est qu'il y a des morceaux de La Fossette qui fonctionnent vraiment dans le cadre d'un album, pour moi La Fossette c'est presque une plage.... Et par exemple isoler des morceaux comme L'un dans l'Autre ou Ce Qui Sépare ou Passé l'Hiver, ce n'est pas d'un intérêt fou, ce ne sont pas des chansons fortes, ce qui est plus fort, c'est plus le glissement d'un titre à l'autre, le tracklisting, la façon dont le disque est organisé, mais c'est vrai qu'il y a assez peu d'extraits en fait...

S : Justement, par rapport aux autres compils de Labels, ce qui surprend c'est que tu n'as pas pris l'option chronologique, album par album, tu as une autre logique...

D A : Oui c'est ça, même sur le troisième, c'est faire éclater la chronologie pour que tout apparaisse comme indatable, une chanson par rapport à... évidemment Comment Certains Vivent n'est pas issue de Si Je Connais Harry, encore que sur Si je Connais Harry, il y avait un truc comme Retour Au Calme qui était déjà très noisy...
Oui, c'est un jeu, un objet comme ça est un jouet pour moi, quand on m'a proposé ça c'était à nouveau le côté "bac à sable", le côté puzzle, il y a vraiment une excitation, moi en plus je suis quelqu'un de très tourné vers le passé, donc j'ai tendance à pas mal écouter ce que je fais, des extraits comme ça, donc c'était pour moi assez jouissif de jouer avec ça et de faire le lien entre des morceaux type Pères et Les Terres Brunes qui à mon sens sont très proches même si dans la forme ils ne le sont pas, mais il y avait des liens à faire qui me semblaient...
Mais après c'est une petite histoire personnelle, peut-être que ça n'intéresse pas les gens, le truc c'était là encore de faire une sorte de glissement et que ce soit le plus fluide possible, que ça fonctionne en montagne russe mais avec des dénivelés parfois très doux et qu'on passe d'un truc comme Le Détour au Commerce De l'Eau très naturellement alors que d'un côté tu as un morceau très acoustique et de l'autre c'est un morceau hyper très travaillé avec des effets partout, mais que cela ne choque pas, que ce soit comme un dénivelé très doux...
Ou comme passer d'Antonia à Comment Certains Vivent, pour moi c'était un peu l'objectif : montrer que rien n'est blanc, rien n'est noir, rien n'est comme ci, comme ça et que tout est relatif.


S : C'est vrai que ce soit sur scène ou à l'intérieur d'un disque, tu es très sensible à l'ordre des morceaux, à leur enchaînement, il faut toujours équilibrer parce que...

D A : Oui, parce que je pense qu'un mauvais concert comme un mauvais disque peuvent découler d'un ordre des morceaux, et tout l'état d'esprit -et de ton écoute, et de l'interprétation sur scène et de l'écoute pour les gens- va être influencé par l'ordre, c'est-à-dire pour Remué, pourquoi les gens l'ont pris de façon aussi frontale, c'est parce que les trois premiers morceaux sont Comment Certains Vivent, Pères, et Encore... Au départ je voulais commencer l'album par Exit, qui était nettement plus ouvert et en fait c'est Vincent qui a suggéré qu'on commence par Comment Certains Vivent, de façon à marquer une rupture très nette avec La Mémoire Neuve, et j'ai dit "oui, banco", et il m'a dit : "là, tu es en train de faire un truc qui va vraiment..." et donc ça, c'est extrêmement important, ce sont des choix qui influent après sur l'état d'esprit des gens par rapport à ce que tu fais...

S : Tu dis que tu voulais faire un peu le ménage, mais ce n'est pas avec trois titres live que vas t'en tirer comme ça...

I : Oui, on n'est pas très contents là ! (rires)

D A : Vous êtes pas contents ? (rires)

S : En ce qui concerne le live, tu dis que tu as enregistré beaucoup de choses en solo sur cette tournée...

D A : Ouais...

S : Est-ce qu'il va en sortir quelque chose ou bien c'est pour toi-même ?

D A : En fait, à part les deux titres d'Oslo et les deux titres genre Cloud Rain, le truc c'était d'écarter tous les inédits liés à Auguri, que ce soit le EP des Enfants Du Pirée, la K7 Une Femme Chante Sur Le Quai, ou les inédits qu'il y avait avec les premiers exemplaire d'Auguri parce que je me disais " c'est quand même un peu fort de café un an après, de venir refourguer sur un coffret au terme de rareté-inédit alors qu'on les balancés à peine un an avant", donc je les ai vraiment mis de côté en me disant qu'il ne fallait peut-être pas exagérer.

I : Pour le prochain coffret dans dix ans...

D A : Oui, pour le prochain coffret dans dix ans ! (rires)

S : La B.O., on vient de l'évoquer, c'est un autre travail, c'est quelque chose qui peut t'attirer ?

D A : Non.

S : C'est fini ?

D A : C'est fini... A part si c'est pour une copine, faire une chanson... Mais pour moi c'est un autre monde, et je ne me sens pas dans la peau du musicien, je suis vraiment auteur-compositeur, mais pas compositeur du tout...
A partir du moment où tu fais une B.O. instrumentale, j'ai une espèce de complexe qui fait que je me dis "je ne suis pas à ma place" et je suis dans un truc que je ne maîtrise pas, le rapport de l'image et du son, pour arriver à cela il faut avoir quelques connaissances musicales que je n'ai pas. Moi je suis dans l'instinctif, et bon je peux faire des trucs instinctivement, mais c'est plus mon état d'esprit qui me fait dire "je suis à 30% de ce que je pourrais offrir au film, parce que justement je n'ai pas les compétences pour le faire", c'est peut-être une fausse idée hein, il y a des gens qui se posent moins de questions tant mieux pour eux, mais moi je me pose ces questions-là.

I : Moi je voulais évoquer les collaborations avec Oslo Telescopic récemment, c'est un disque qui m'a bien plu...

D A : En fait, disons que ce n'est pas mon disque. J'ai fait le chant et c'est tout. S'il y a deux titres sur le coffret c'est à la demande de Lithium qui m'a dit : "Pourquoi tu n'inclurais pas, ça permettrait éventuellement d'orienter les gens vers le disque", parce que comme c'est un disque où il n'y a pas eu du tout de promotion, rien n'est gagné par rapport à ça. Je dirais qu'il y a une moitié de disque que je trouve très brillante musicalement et qui me permettait de rejoindre un esprit très live dans le chant. Une façon de chanter sur Hit hit hit ou une chanson comme Morse que j'ai volontiers en concert mais que jusqu'à présent par rapport à mes propres disques j'ai moins parce que là je ne me posais pas la question de la langue alors que sur mes disques je me pose toujours la question du français. C'est marrant parce que des fois j'ai une approche presque trop carrée et je trouve des fois l'idée que comme c'est sur un disque ça va être jugé ad vitam aeternam devant Saint-Pierre, qu'on va te demander des comptes par rapport à ça, et cette attitude-là je ne l'ai pas du tout quand je chante pour quelqu'un d'autre. Il y a une espèce de coquetterie dont il faudrait que je me débarrasse sans doute, donc voilà c'est le genre de trucs que j'aimerais être plus amené à faire par la suite.

S : Avec Oslo ?

D A : Non-non parce que là je pense que ça se suffit à soi-même. Pourquoi refaire ce qu'on a déjà fait une fois ?

I : Sauf avec Tiersen ou ça a été à répétition...

D A : Ouais-ouais, ça a été à répétition mais ça repose sur 3, 4 chansons (Les Bras De Mer, Monochrome, Bagatelle et Le Méridien sur lequel je fais les guitares)... Il faudrait aller plus loin par rapport à ça...

S : C'est une envie ?

DA : Par moments oui, mais pas une envie impérieuse comme ça l'a été parce que faire un disque avec Yann Tiersen aujourd'hui c'est pas si évident dans l'idée. Il y a des enjeux qu'il n'y avait pas avant. Les gens vont avoir des attentes qui font que ça peut être tétanisant. Toi tu peux vouloir faire de la musique entre copains et tu sais très bien que ce n'est pas le cas. Il y a une exigence d'écoute qui met un peu la pression et ce n'est pas forcément la meilleure façon d'entamer une collaboration. Ca se fera peut-être ou peut-être pas.

S : Des projets pour 2003 ?

D A : Je vais bosser. Il faut s'occuper ! Ce qui me motive c'est la peur de l'ennui. Qu'est-ce que je ferais d'autre ? Ecouter des disques, lire des livres, j'ai un sentiment d'inutilité flagrant, comme un type qui se retrouverait au chômage. Si je n'écris pas, j'ai le sentiment que tout s'est arrêté. J'ai l'impression que ça ne reviendra pas aussi. C'est-à-dire c'est provoquer l'inspiration pour faire en sorte de se rassurer. Ce qui me rassure en ce moment c'est que je me dis que j'ai 2, 3 morceaux, ils sont là, c'est une base pour autre chose et c'est ce qui fait que je vais continuer, le fait de se dire qu'il n'y a pas un moins par rapport à hier, je me dis "bon ça va, je suis toujours inspiré"

I : Tu as cette peur que ça te quitte un jour ?

D A : Non ce qui quitte ce n'est pas l'inspiration, c'est l'envie en fait je crois. Il ne faut pas avoir peur de ça. Si tu n'as plus envie... C'est le métier du désir par excellence. Tu ne renvoies que ton désir. Si le désir est fort et si tu l'as bien enrobé dans un joli papier argenté les gens le reçoivent bien. Si ton désir est moins fort, les gens le ressentent ou alors ils se laissent tromper un petit peu mais ça ne dure pas très longtemps. Si je ne faisais pas ça je ne pourrais pas vivre.

I : Tu ne te verrais pas faire autre chose ?

D A : Si, mais il fallait que je fasse ça aussi, après en faire son métier c'est autre chose

S : Tu as une idée de la direction que tu vas prendre ?

D A : Non pas précise... un gros morceau ambitieux, une grosse pièce montée pas forcément en termes de durée, mais un truc imposant qui vise pas forcément l'efficacité à tout prix. J'ai envie d'un truc qui soit un peu plus corsé qu'Auguri dont j'estime qu'on peut faire le tour en trois écoutes. Le travail préparatoire sera beaucoup plus long, il y aura beaucoup d'essais. J'aimerais bien dans l'idéal ne pas trop jouer sur mon disque en fait. Etre plus chef d'orchestre... d'avoir un travail d'écoute, en fait de faire pour moi ce que je pourrais faire pour d'autres gens, d' écouter les bandes, d'avoir aussi des chansons très écrites mais de me laisser déborder par les idées des gens tout en partant des chansons. En ce moment je joue sur scène Le Dernier Couché que je vais faire sans doute sur disque mais qui en l'état est une ébauche qui n'a rien à voir avec ce qu'elle pourra être...

 

 

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