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Dominique A - INTW - Saint Etienne

I : Tu as l'impression que c'est le même Dominique qui a fait tous ces albums ?

D A : Il y a des traits de caractère communs. C'est la même personne. Il y a des obsessions.

S : Est-ce que justement tu as l'obsession de la chanson parfaite ?

D A : c'est sûr, mais la perfection c'est éminemment fasciste... Si tu alignes les chansons sur 10, 20 ans, il y en a une qui ressortira en tout et pour tout et ça sera déjà pas mal. En même temps c'est une mort cette recherche. Le jour où tu as la sensation de l'avoir trouvée, c'est assez problématique... je cherche des bonnes chansons.

I : Quel est ton processus d'écriture ?

D A : En France, il y a une prééminence du texte liée aux grands anciens, et par rapport à eux tu pars perdant à coup sûr. Moi ce qui m'intéresse c'est la musicalité des choses, j'aime à penser que ma chanson puisse être entendue par des gens qui sont non-francophones et je travaille sur ça en opposition à l'aspect dictatorial donné au texte dans la chanson, en plus je considère que la musique en général a pour but de développer des zones d'ombre et de mystère et pas forcément d'éclaircir tout. Aujourd'hui on en est à un stade où si tu n'es pas immédiatement compréhensible, les gens vont te questionner... C'est une vision assez élitiste des choses mais mon dieu, au nom de quoi on serait-on censé tout justifier, tout éclaircir, donner tout pré-digéré aux gens ?? Il y a des fois où j'ai la volonté d'être le plus cohérent, le plus explicite possible, et puis des fois où je me fais un devoir d'être le plus codé possible, y compris dans les textes.

I : Tu n'as pas de schéma classique "texte, puis mélodie" ou vice versa ?

D A : Non, ça dépend des disques, pour Remué les textes étaient faits avant et la musique après, alors que pour Auguri dès qu'une idée de mélodie me venait, immédiatement je bossais sur le texte. En général, j'aime bien maintenant partir du texte parce que c'est assez facile d'avoir des idées musicales à partir d'un texte qui te plaît bien. Le contraire est plus difficile. Bagatelle pour Yann TIERSEN, ça a été une galère sans nom, ça m'a fait beaucoup bosser et j'aime bien le résultat.

S : C'est la période du succès naissant mais aussi celle du malentendu, avec les victoires de la musique comme sommet de l'incompréhension...

bar_pt.jpg D A : Je sentais que je rentrais dans quelque chose qui fonctionnait d'une façon qui me déplaisait profondément et qu'on allait me demandait d'être une espèce de "petit prince" de la chanson. C'était assez prévisible. Je considère que ça a été une chance d'aller à cette soirée, c'était une façon de jouer le cheval de Troie, comme La Mémoire Neuve était un disque très doux qui n'avait pas beaucoup d'aspérités musicalement et auquel on rabotait les quelques angles qu'il avait...
Ensuite, il y a eu le travail que j'ai fait pour le premier disque de Françoiz qui a été déterminant pour la suite pour moi. Je me plaçais sur un plan où je n'étais pas mis en avant, où je me mettais au service de quelqu'un et où ça me permettait de réfléchir et de travailler sans attente ce qui m'a permis de repartir sur un plan personnel, même si c'est son disque bien sûr. Donc ça n'a pas été un truc aussi brutal qu'on l'a dit entre La Mémoire Neuve et Remué. Pour moi ça a été très progressif.

S : Justement on arrive à Remué, qui a la réputation d'un album difficile à faire. Tu peux nous en retracer la genèse ?

D A : Oui ça a été le disque le plus dur à faire parce qu'il y avait tout à faire. En même temps ce qu'on entend finalement sur Remué, ça a été fait assez rapidement. Mais pour arriver à ça, il y a eu beaucoup de fausses pistes, de mauvaises directions. Déjà, à l'époque j'avais un rejet total de ma voix, de ma façon de chanter surtout. Je pensais que je pouvais encore faire des bonnes choses mais que j'avais envie de rapprocher ma façon de chanter de La Fossette, c'est-à-dire adopter un chant vachement distancié, vachement neutre au niveau émotionnel, pas du tout chargé mais en allant plus dans un registre plus bas en rompant avec cette "post-barbarite". Après musicalement j'étais fasciné par toutes les musiques jouées en direct en studio avec des musiciens qui jouent tous en même temps, alors j'ai essayé de recréer ça avec de très bons musiciens mais il aurait fallu plus de temps, plus d'expérience, plus de scène aussi. Comme ça n'a pas fonctionné à New York ce côté live, il y a eu un moment où j'étais un petit peu paumé et puis j'ai acheté un studio avec Dominique Brusson qui m'a donné un coup de main. Ca a été une période assez dure avec Lithium où Vincent voulait qu'on finisse l'album comme on l'avait commencé avec l'ingénieur du son de New York et où moi j'étais parti pour travailler avec Dominique parce que je savais qu'on allait s'amuser et surtout qu'on allait travailler sans obligation de résultat. Je me disais "ce disque un jour on le finira, je ne sais pas comment et je ne veux pas me demander comment on va le finir". Entre-temps j'ai acheté un sampler et donc j'ai fait un retour sur moi-même et où j'étais parti dans la bidouille la plus totale, repartir sur un esprit terrain de jeux comme sur La Fossette mais avec quelqu'un qui allait me conseiller, quelqu'un de confiance.
Ce qui est rigolo c'est qu'à l'écoute on ne peut pas distinguer les deux sessions et on ne peut pas imaginer à quel point on s'est amusés en le faisant. Sur Remué, il y avait d'un côté cette espèce d'euphorie à faire des choses et en même temps sur le ton on est allés vraiment dans la noirceur. Aujourd'hui j'entends les gens me parler du Bashung de L'Imprudence comme un disque sombre et prise de tête alors que pour moi à partir du moment où c'est réussi le reste ne m'importe absolument pas. Aujourd'hui beaucoup de gens s'arrêtent à partir du moment où c'est sombre, ils s'arrêtent à ce sentiment-là comme si ça les renvoyait à eux-mêmes, à des réalités, à des questionnements personnels. Tout ça pour dire que ce qui peut des fois sembler d'une noirceur sans nom à l'écoute, a été souvent fait dans des conditions d'euphorie (ce qui est le cas par exemple de Play Blessures de Bashung)... A contrario des disques soi-disant festifs sont quelquefois faits dans des conditions de tension incroyable.

S : Par contre sur scène...

DA : Sur scène c'était autre chose, on poussait le bouchon par rapport à ce qui était sur le disque, on allait bien plus loin dans l'électricité, ce qui tranchait avec La Mémoire Neuve. C'était très monolithique, on était dans une ambiance de noirceur totale de A à Z, et j'étais dans un état d'esprit assez tourmenté lié à ma vie personnelle, et puis je pensais être capable de réagir beaucoup mieux à la désaffection du public ou au scepticisme par rapport à un disque, et c'est vrai que je l'ai pris en pleine gueule parce que je n'étais pas préparé.

S : A ce sujet, Lenoir t'avait demandé : "tu n'as pas peur de perdre ton public ?", il pensait sûrement au public de La Mémoire Neuve, les fidèles sont restés, mais le public de la Mémoire Neuve est parti...

D A : Oui, j'ai même eu des réactions d'une violence incroyable, une fois je me suis pris le bec avec un gars qui était un fan de la première heure et qui avait un magazine en Belgique dont il était devenu rédacteur en chef, ça a viré au pugilat, c'était vraiment n'importe quoi, et ce n'est pas parce que je ne supporte pas l'esprit de contradiction, simplement je ne voulais pas entendre "c'est irrecevable parce que c'est glauque", ça, ça ne me semblait pas être une critique...
Bon après je comprends très bien bien sûr qu'on rejette Remué, mais par rapport à ce disque-là il y a eu vraiment besoin je pense d'un temps de digestion de la part des gens, et aujourd'hui c'est un des disques dont un me parle le plus en fait !

I : Est-ce que tu t'attendais à une telle réaction de la part des gens ?

D A : J'attendais une réaction de rejet de la part de certaines personnes, mais quand tu vois que les salles sont vides, quand tu fais des concerts avec un répertoire hyper-chargé, dans des salles où tu peux mettre 800 personnes et qu'il y en a 90, et où tu assommes les gens, c'est-à-dire que les gens -comme ils sont peu nombreux- ne peuvent pas être emmenés par une espèce d'euphorie par rapport à des morceaux qui leur balancent des trucs comme Comment Certains Vivent, comme Nos Pères, comme Encore, dans lesquels il y a un truc très lourd qui ne fonctionne que s'il y a de la part des gens un enthousiasme au départ et s'il y a un peu de monde, si la salle n'est pas trop grande, parce que sinon là du coup on vire vraiment dans le "tout le monde s'enfonce", c'est-à-dire et nous parce qu'on sent bien qu'il n'y a pas beaucoup de monde et que ça va être difficile pour les gens de ressortir quelque chose de positif, parce que l'objet c'était quand même que les gens ressortent avec une forme d'énergie . Pour moi quelqu'un qui ressort et qui est abattu par ce qu'on vient de lui raconter, pour moi c'est pas bon, moi je cherche un petit peu à ce que les gens aient des réactions fortes par rapport à ce que je fais et en concert j'espère qu'il y a des gens qui sont un peu bouleversés, mais que ce soit positif, qu'il se dégage une force de vie de ça, que ce ne soit pas une pulsion morbide ou négative, ça ne m'intéresse absolument pas, que ce soit plutôt cathartique qu'autre chose...
Que par moments ce soit un peu grave, mais qu'il en sorte une énergie positive...

I : La banane...

D A : La banane éventuellement, mais une banane noire... (rires)
Là en l'occurrence, il n'y a plus de banane du tout, le fruit est complètement pourri donc ça a été difficile oui, et comme j'étais sur un registre de chant beaucoup plus neutre en concert avec le volume sonore sur lequel j'avais vraiment du mal à placer ma voix, donc les concerts à la fin étaient vraiment douloureux et pour des raisons personnelles ça devenait vraiment insupportable pour moi d'être devenu l'espèce de corbeau qui se trempait dans le goudron en plus, normalement un corbeau n'a pas besoin de se mettre dans le goudron, il est noir, et moi j'avais l'impression d'accentuer trop certains aspects, je n'étais pas à l'aise parce que c'était monolithique, c'est-à-dire que c'était à la fois réussi dans ce sens-là, mais il n'aurait pas fallu le faire longtemps...
Aujourd'hui je n'ai aucun problème avec ce répertoire, au contraire ça me permet d'équilibrer tout, c'est-à-dire que mon plaisir c'est justement de ne pas savoir sur quel pied je danse et que les gens ne le sachent pas non plus...
Il y a des gens qui ressortent du concert persuadés que je suis un rigolo, ben je dis "pourquoi pas"... Si pour les gens je suis une "entertainer", un performer, c'est parfait.
Il y a des gens qui vont penser que je suis un rabat-joie, ce qu'on appelle un "party-pooper"...
J'entends tout et son contraire mais ça me réjouit puisque c'est ce que je cherche.

I : et ça te fait quoi : tu t'en fous ? ça te touche ?

D A : Je ne m'en fous pas, mais je vais en tenir compte uniquement pour aller dans le sens inverse, par esprit de contradiction. C'est un peu systématique chez moi, les gens me disent des fois : "mais c'est toujours la surprise avec toi !" et je dis "non, ce n'est pas la surprise puisque vous savez que ça va être la surprise", donc il n'y a plus de surprise, elle est annulée.
Je crois qu'on fonctionne tellement sur des schémas et il y a un discours médiatique qui fait que les choses paraissent extrêmement tranchées, qu'en fait dans la vie on est un nœud de contradiction et j'ai envie moi-même d'être à l'image de ça dans ma musique, dans mon attitude sur scène, et dans ce que je fais, tout en essayant par moments d'en faire un truc cohérent. Mais assumer pour moi a un côté humaniste.

Double actualité en 2018 pour Dominique A avec la sortie le 9 mars de Toute Latitude (enregistré en groupe), suivi… https://t.co/yDLXhmjieX
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