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Le mois avait mal commencé. J'avais vu Claire Denis
un jeudi en fin d'après-midi, à sa demande.
On avait sympathisé deux ans plus tôt dans
un train entre Saint Malo et Paris, le lendemain d'une Route
du Rock avec Yann Tiersen, qu'elle était venue voir
pour une hypothétique vidéo. Deux ans plus
tard, ce jeudi là, elle me proposait un second rôle
dans un film. Et instinctivement, je savais que je n'allais
pas le faire, que ce n'était pas pour moi. Mais une
petite valse hésitation quand même : c'était
Claire Denis. Mais non, l'impression persistante, qu'IL
NE FAUT PAS, que ça me boufferait trop, que ça
me couperait les ailes pour tout le reste. Pour avoir ouvert
ma fraise trop tôt, j'ai fait une jolie collection
de "quel con tu fais", clairement énoncés
ou pensés si fort que très perceptibles, très
peu pensant à me demander si jouer m'intéressait
(réponse, finalement : non) et comme si le fait de
faire le mariolle sur scène induisait qu'on veuille
forcément taper dans l'œil d'une caméra.
Bon, toujours est-il que ce jeudi là, le soir,
troublé par la proposition et d'humeur ronchonne,
je suis allé au Café de la Danse, Paris,
voir les Dirty
Three, et là aussi, je sentais qu'il aurait
mieux valu ne pas, je n'ai jamais été
vraiment conquis par les larmoyances saturées
du violon de Warren Ellis. Ça m'a bien plombé,
je nous voyais tous, les branchés, la petite
caste de ceux qui savent, je me suis dit "c'est
pareil, il y a dix ans, on était là, et
dans dix ans on y sera encore", à venir
acclamer religieusement des groupes "sous-estimés",
qui vous annoncent en début de concert qu'ils
sont crevés et qu'ils ne vont pas s'éterniser.
Eh, Gaston, ta fatigue, elle est déductible du
prix de la place ? Et tout le monde dit Amen, personne
ne la ramène, moi pas plus que les autres. Et
qu'entend-on ? La même chose qu'il y huit, dix
ans, même son, mêmes harmonies, mêmes
accords mineurs, le grand surplace, les Ramones du neo-country
Folk, avec, il faut le reconnaître, un batteur
extraordinaire, oui. Et le Café de la Danse,
c'est très bien aussi, oui. Mais bon, ce soir
là, j'aurais du m'abstenir. Je suis rentré
me calmer, le dernier Lisa Germano m'y a aidé;
c'est sûr, cette fois, elle est définitivement
passée de l'autre côté du miroir,
et ça a l'air souvent très cotonneux par
là bas, à faire passer Julie Cruise pour
Slipknot. Très très beau ("Lullaby
for a Liquid Pig").
En parlant de Slipknot,
j'avais lu une interview d'eux il y a deux ans dans
l'amusant mensuel Rocksound, plein de méchantes
barbes à poux chaque mois. Dans ce groupe métal,
sorte de Kiss Gore, ils sont masqués, latex
à la Tobe Hooper, très joli, et chacun,
ainsi très différencié visuellement,
porte en plus un numéro en guise de nom. L'interviewer
demandait si l'attribution des chiffres n'avait pas
été source de friction entre les membres
du groupe, ce à quoi l'un des deux batteurs
répondait gentiment que non, ils avaient craint
que ce soit un peu la bagarre mais que finalement
"tout le monde avait eu le chiffre qu'il voulait".
Vous qui regrettez la dissolution de Spinal Tap, ce
groupe est pour vous.
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